Un anniversaire marqué par la mémoire et la controverse
Le 6 et 9 août 2026, le monde a commémoré le 81e anniversaire des bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, les seules attaques nucléaires de l'histoire contre des civils. Les cérémonies, qui ont rassemblé près de 50 000 personnes à Hiroshima et des représentants de plus de 120 pays, ont été teintées par un débat interne intense au Japon sur sa future politique de défense nucléaire.
Le 6 août, à 8h15 (heure locale), au moment exact où le bombardier américain Enola Gay a largué la bombe à uranium Little Boy sur Hiroshima, une minute de silence a été observée. Le maire de la ville, Kazumi Matsui, a de nouveau remis en question la validité de la dissuasion nucléaire comme garantie de sécurité. Le 9 août, c'était au tour de Nagasaki, où la bombe au plutonium Fat Man a causé une dévastation similaire.
- Hiroshima : environ 140 000 morts fin 1945 (au moins 80 000 instantanément).
- Nagasaki : environ 40 000 décès lors de la détonation initiale, dépassant les 100 000 au cours des cinq années suivantes.
- La majorité des victimes sont décédées des suites de brûlures, de blessures et du syndrome d'irradiation aiguë.
Le tournant politique : vers une révision des Trois Principes Non Nucléaires ?
Cet anniversaire coïncide avec un moment de profonde réflexion à Tokyo. La Première ministre Sanae Takaichi a évité de se prononcer clairement sur l'avenir de l'engagement antinucléaire du pays, tandis que le ministre de la Défense, Shinjiro Koizumi, a appelé à un dialogue sans tabous sur la question. Cette ambiguïté a suscité l'inquiétude de la société japonaise et des hibakusha (survivants de la bombe).
Selon des médias comme NHK et Asahi Shimbun, un haut responsable du gouvernement a suggéré lors d'une réunion informelle que le Japon devrait envisager de posséder des armes nucléaires, ce qui a déclenché l'indignation publique. Le débat porte sur la possible révision des Trois Principes Non Nucléaires (ne pas posséder, ne pas produire et ne pas autoriser l'introduction d'armes nucléaires sur le territoire japonais), en vigueur depuis 1967. Hirofumi Yoshimura, dirigeant du Parti de l'Innovation du Japon, a ouvert la porte à un débat sur le principe interdisant d'autoriser leur introduction, dans le cadre de l'alliance avec les États-Unis.
Pékin, de son côté, a accusé Tokyo de nouveau militarisme, dans un contexte de tensions régionales croissantes et de mouvements militaires chinois. La pression visant à renforcer la dissuasion face à la Chine se heurte à la mémoire historique d'un pays qui a subi lui-même l'horreur nucléaire.
Le témoignage de Philip Morrison : Nous n'avons jamais pensé à ne pas la larguer
Dans ce contexte, refait surface le témoignage du physicien américain Philip Morrison, qui a joué un rôle clé dans le Projet Manhattan (le programme secret américain de développement de la bombe atomique) et a aidé à assembler la bombe Fat Man sur l'île de Tinian. Dans une interview à la BBC en 1975, Morrison a réfléchi au dilemme moral des scientifiques : Ce n'était pas par manque de souci pour l'humanité, mais à cause de ce souci. C'était peut-être le péché.
Morrison, qui a transporté le cœur de plutonium sur ses genoux en route pour l'essai Trinity le 16 juillet 1945, a dirigé un groupe de jeunes physiciens qui plaidaient pour une démonstration publique de la bombe avant son utilisation au Japon. Cependant, il a admis : Je n'ai jamais pensé à abandonner le projet, et a révélé que d'autres bombardements étaient prévus pendant un an si nécessaire. Nous connaissions les effets intellectuellement, mais la différence entre les chiffres et la réalité vivante de la mort est énorme. Nous le savions, mais nous ne le ressentions pas, a-t-il confessé.
Morrison croyait que le président Franklin D. Roosevelt, décédé en avril 1945, était la seule personne ayant le prestige nécessaire pour freiner l'élan nucléaire, et que la décision de larguer deux bombes consécutives avait marqué son successeur, Harry S. Truman, qui n'avait appris l'existence du projet qu'en prenant ses fonctions.
Nihon Hidankyō : 70 ans de lutte pour l'abolition nucléaire
Parallèlement, la Confédération japonaise des organisations de victimes des bombes A et H (Nihon Hidankyō), lauréate du Prix Nobel de la Paix en 2024, a célébré le 10 août 2026 son 70e anniversaire. Cette organisation, unique à l'échelle nationale pour représenter les hibakusha, unifie les survivants sous la prémisse de sauver l'humanité de la crise grâce à leurs expériences.
L'histoire de Iwasa Mikisō, décédé en 2020 à l'âge de 91 ans, illustre l'esprit de cette lutte. À 16 ans, Iwasa a survécu au bombardement d'Hiroshima à 1,2 km de l'hypocentre, mais a perdu sa mère, piégée sous les décombres. Fuis vite, l'a-t-elle supplié avant qu'il ne s'échappe, lui promettant de revenir bientôt. Quelques jours plus tard, il a dû incinérer son corps. Ce traumatisme l'a poussé à consacrer sa vie à la cause : Je ne veux plus jamais que personne subisse la mort de ma mère ou de ma sœur.
L'organisation fait face à un avenir incertain : en mars 2026, il ne restait que 91 000 survivants reconnus, avec un âge moyen de 86,7 ans. Satoshi Tanaka, 82 ans et survivant d'Hiroshima, a exprimé son scepticisme face au tournant politique : On parle beaucoup de sécurité nationale. Qu'en est-il de la construction de la paix par la diplomatie ?
Les clés du débat nucléaire au Japon
- Les Trois Principes Non Nucléaires : en vigueur depuis 1967, ils interdisent de posséder, produire ou autoriser l'introduction d'armes nucléaires au Japon.
- Le parapluie nucléaire américain : le Japon dépend de la capacité nucléaire américaine pour sa sécurité, un paradoxe qui crée un dilemme éthique et stratégique.
- La pression chinoise : Pékin accuse Tokyo de nouveau militarisme et la tension régionale alimente le débat sur la dissuasion.
- Le facteur hibakusha : les survivants, âgés en moyenne de 86,7 ans, sont la voix la plus influente du pacifisme japonais, mais leur nombre diminue rapidement.
Sources : BBC Mundo, La Nación, Infobae, Rebelión, Nippon.com